Éoliennes, Alzheimer, cryptographie : neuf jeunes chercheurs et leurs recherches
Tous préparent une thèse dans un laboratoire normand, et tous ont accepté d’en sortir le temps de la Fête de la science pour raconter ce qu’ils cherchent. Neuf doctorantes et doctorants du cycle « Rendez-vous avec », dont les sujets vont de la mer à la philosophie.
Le principe de « Rendez-vous avec » est simple : de jeunes chercheuses et chercheurs de Normandie rencontrent le public, le plus souvent en bibliothèque, pour une conversation plutôt qu’une leçon. Cette année, le thème Saveurs savantes a inspiré sept d’entre eux, qui abordent leur recherche par l’assiette. Les neuf suivants nous emmènent ailleurs.
Mathilde Charbonnelle : ce qui pousse au pied des éoliennes

Mathilde Charbonnelle s’est d’abord orientée vers la médecine, avant de choisir l’écologie. Ce sont ses stages qui lui ont fait découvrir les sciences de la mer. Arrivée à Caen pour un stage au laboratoire M2C (Morphodynamique continentale et côtière), elle y est restée comme ingénieure d’étude, puis y a commencé une thèse, cofinancée par le CNRS et la Région Normandie.
Sa question laisse de côté les débats habituels sur le paysage ou la pêche : comment la biodiversité marine réagit-elle à l’arrivée des éoliennes en mer ? Elle en étudie deux effets. L’effet récif, d’abord : les mâts immergés attirent des espèces qui viennent s’y nourrir, s’y reproduire ou s’y abriter. La transformation du fond, ensuite : là où il n’y avait que du sable, une structure dure permet à des espèces fixées, comme les moules ou les huîtres, de s’installer.
Ses recherches portent sur le parc éolien de Fécamp, et notamment sur un mât de mesure aux fondations identiques à celles d’une éolienne, installé dès 2015, bien avant le parc : un point de comparaison précieux pour suivre l’évolution des écosystèmes. Sa démarche se veut descriptive : observer et mesurer, sans chercher à dire si l’éolien est « bon » ou « mauvais » pour la biodiversité.
Pendant la Fête de la science : Éoliennes en mer : simples infrastructures ou nouveaux récifs pour la biodiversité ?, le 10 octobre à la médiathèque La Source de Saint-Lô.
Mathilde Lhérault : la méditation contre Alzheimer ?

Depuis le collège, Mathilde Lhérault se passionne pour les sciences de la vie, et en particulier pour le cerveau, qu’elle voit comme la tour de contrôle de l’organisme. Doctorante au sein de l’unité Neuropresage, sur la plateforme d’imagerie cérébrale Cyceron, à Caen, elle travaille sur la maladie d’Alzheimer : les liens entre stress chronique, inflammation, vieillissement du cerveau et risque de développer la maladie.
Le stress et l’inflammation sont d’abord des mécanismes de défense normaux et essentiels. Mais en s’accumulant avec l’âge, ils peuvent se dérégler et devenir néfastes. Sa thèse explore l’effet de la méditation sur ces mécanismes. Elle s’appuie sur l’essai clinique Age-Well, mené à Caen dans le cadre d’un projet européen : 135 personnes de 65 ans et plus, en bonne santé cognitive, ont pratiqué pendant un an et demi soit la méditation, soit l’apprentissage de l’anglais, soit rien de nouveau. L’enjeu : savoir si une pratique simple et non médicamenteuse pourrait contribuer à retarder la maladie.
Déjà passée par le concours Ma thèse en 180 secondes, elle sait rendre ces travaux accessibles, et vient en présenter les enjeux au public.
Solène Perret : quand l’intelligence artificielle lit les images médicales

Ingénieure en informatique formée à l’INSA de Rouen, Solène Perret prépare au laboratoire AIMS de l’université de Rouen Normandie une thèse à la frontière de l’imagerie médicale et de l’intelligence artificielle. Elle concerne le cancer de la prostate, et un traitement novateur injecté au patient, qui se fixe sur les métastases pour les irradier de l’intérieur. Son objectif : utiliser l’IA pour repérer, à partir d’un examen d’imagerie réalisé avant le traitement, les patients susceptibles d’y répondre favorablement, et adapter ainsi la prise en charge de chacun.
Avec le public, elle prend de la hauteur, sans jargon : à quoi ressemble un algorithme qui « lit » un examen médical ? Où s’arrête la machine, où commence le médecin ? Et comment garantir que ces outils restent au service des patients ?
Pendant la Fête de la science : L’intelligence artificielle au service de la santé, le 8 octobre à la bibliothèque Roger-Parment, à Rouen.
Antoine Douteau : des coffres-forts face à l’ordinateur quantique

Passé par l’informatique puis par les mathématiques pures, Antoine Douteau a découvert la cryptologie au fil de ses études. Au laboratoire GREYC, à Caen, il imagine et teste de nouvelles hypothèses pour sécuriser l’information.
Pour expliquer son domaine, il file la métaphore du coffre-fort : « Chiffrer un message, c’est le glisser dans un coffre-fort ; le déchiffrer, c’est l’ouvrir avec la bonne clé, celle que l’expéditeur et le destinataire ont convenu de partager. Décrypter, en revanche, c’est l’affaire de ceux qui n’ont pas la clé : c’est ouvrir le coffre-fort par effraction, sans autorisation. »
La cryptographie a une particularité : un système n’y est jugé sûr qu’une fois rendu public et soumis aux attaques du plus grand nombre. Or l’ordinateur quantique serait théoriquement capable de percer les protocoles qui protègent aujourd’hui nos cartes bancaires et nos communications. Chercheuses et chercheurs conçoivent donc de nouveaux protocoles, capables de résister aussi bien aux attaques classiques qu’aux attaques quantiques.
Devant le public, il retrace cette histoire, des premiers chiffrements de l’Antiquité aux protocoles de demain.
Jean-Thierry Kubwimana : une antenne qui se recharge toute seule

Venu du Burundi, passé par l’Algérie, Limoges, Toulouse et Brest, Jean-Thierry Kubwimana est doctorant à l’IRSEEM, à Rouen. Il conçoit une antenne capable à la fois de communiquer et de récupérer de l’énergie, à partir d’ondes émises exprès pour alimenter un appareil ou déjà présentes autour de nous, comme le Wi-Fi.
L’enjeu concerne tous les objets connectés — montres, capteurs, dispositifs de suivi de santé —, dont l’autonomie reste le talon d’Achille. Pour le public, il compare son antenne à deux routes : l’une transmet ou reçoit l’information, l’autre, sorte d’autoroute, récupère l’énergie, et un isolant les sépare pour que les flux ne se télescopent pas. Ses premiers résultats ont été présentés en septembre lors d’une conférence internationale au Japon.
Pendant la Fête de la science : Une antenne pour communiquer et récupérer de l’énergie, le 2 octobre à la bibliothèque Boris Vian de Grand-Couronne.
Jean-Baptiste Idani : le droit de vivre dans un environnement sain

Né au Bénin, Jean-Baptiste Idani est arrivé à la faculté de droit de Rouen en 2020. Doctorant au Centre universitaire rouennais d’études juridiques, il consacre sa thèse à la garantie constitutionnelle du droit à un environnement sain, en comparant la France et le Bénin.
Respirer un air pur, boire une eau potable, se nourrir sainement : pour lui, ce n’est pas seulement du bon sens, c’est un droit fondamental. En France, il est inscrit dans la Charte de l’environnement, dont l’article premier affirme : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. » Encore faut-il pouvoir le faire valoir. Il explique comment la question prioritaire de constitutionnalité permet à un citoyen, au cours d’un procès, de contester une loi qu’il juge insuffisamment protectrice.
Il présente ces recours au public en s’appuyant sur des cas concrets de citoyens qui ont tenté de faire reconnaître leurs droits.
Tom Lebreton : et si l’espace n’était pas à nous ?

Tom Lebreton pose des questions depuis toujours — trop, selon certains de ses professeurs. La philosophie l’a conduit à l’éthique médicale, puis à un sujet plus inattendu : l’éthique spatiale. Doctorant au laboratoire ERIAC, à Rouen, il consacre sa thèse à la bioéthique spatiale, l’éthique du vivant au-delà de l’atmosphère terrestre.
Son point de départ : nous tenons pour acquis que ce qui se trouve au-delà de la Terre nous appartient. Il invite à questionner cette évidence — une réflexion que Star Trek, plus que les manuels, a d’abord nourrie.
Pour le public, il part d’une réalité très terrestre : le dérèglement climatique et ses effets sur les récoltes, qui rendent soudain sérieuse l’idée d’un « plan B » spatial. Mais avant d’aller cultiver sur Mars, deux obstacles se dressent : « nous n’en avons pas encore les moyens techniques et nous n’en avons peut-être pas le droit ». Si des micro-organismes vivent sur Europe ou Encelade, incapables de se défendre, c’est à nous seuls de décider des limites à poser. Une question qu’il vient mettre en débat avec le public.
Hélène Fouquet : le numérique, affaire de tous
Hélène Fouquet est venue à la recherche par le terrain, après six ans dans la fonction publique hospitalière à coordonner des réponses concrètes à des besoins complexes. Doctorante au laboratoire NIMEC, elle étudie les écosystèmes d’innovation : comment des acteurs publics, privés et associatifs, aux méthodes et aux contraintes très différentes, parviennent à s’unir autour d’un objectif commun.
Son terrain cette année : le dispositif Numérique Ensemble, porté par le Département du Calvados pour lutter contre l’illectronisme.
Pour la Fête de la science, elle a choisi d’intervenir au centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe, lors d’une rencontre fermée au public. Un choix qui dit tout de l’enjeu : pour les personnes détenues aussi, l’accès au numérique sera déterminant à leur sortie, pour retrouver un emploi ou faire valoir leurs droits.
Lucie Planty : du cinéma avant le cinéma

Artiste plasticienne et enseignante, formée aux Beaux-Arts de Lyon puis de Paris, Lucie Planty mène un doctorat de recherche-création à l’École supérieure d’arts et médias de Caen-Cherbourg, en lien avec le laboratoire LASLAR de l’université de Caen Normandie.
Elle explore l’archéologie des médias : ces objets étranges et ingénieux qui montraient des images en mouvement bien avant l’invention de la caméra. Et elle y ajoute une hypothèse : avec ses miroirs magiques et ses objets merveilleux, la littérature aurait elle aussi imaginé des films avant que la technique ne les rende possibles. Le miroir de La Belle et la Bête, dans lequel Belle voit son père à distance, en est un exemple. Surveiller, prouver, désirer, se souvenir : nos usages des images étaient peut-être déjà là.
Pour ses rencontres, elle apporte une collection d’objets à manipuler et à observer, et des histoires à raconter.
Les rencontres du cycle « Rendez-vous avec » ont lieu pendant 11 jours, du 2 au 12 octobre inclus, partout en Normandie.