Sept jeunes chercheurs qui mettent la science à table
Ils préparent une thèse à Caen ou au Havre. Pendant la Fête de la science, sept doctorantes et doctorants du cycle « Rendez-vous avec » viennent raconter une recherche qui, de près ou de loin, passe par notre assiette.
« Rendez-vous avec » est né en 2021, pour les trente ans de la Fête de la science. De jeunes chercheuses et chercheurs de Normandie y rencontrent le public, le plus souvent en bibliothèque, pour une conversation plutôt qu’une leçon. Cette année, le thème Saveurs savantes en a inspiré beaucoup. Voici sept de leurs recherches, du marketing à la physique nucléaire.
Madeleine Besancenot : le plaisir de manger, version TikTok

Madeleine Besancenot n’est pas arrivée à la recherche par le chemin le plus direct. Après des études de droit, elle a travaillé plusieurs années dans la communication, puis sur un programme de sensibilisation des 18-35 ans à l’alimentation durable. C’est là qu’elle a compris que l’alimentation était le sujet qui la passionnait vraiment. De retour en Normandie, une thèse lui a fait découvrir un domaine qu’elle ne connaissait pas : le marketing social.
Au laboratoire NIMEC du Havre, elle étudie le plaisir alimentaire des adolescents sur les réseaux sociaux, TikTok en tête. Quels contenus y circulent, comment sont-ils reçus, et façonnent-ils les comportements alimentaires ? Son pari : plutôt que de moraliser ou de multiplier les messages de prévention, parler le langage des adolescents — le plaisir, l’humour, le partage — pour les amener vers des choix plus sains.
Elle ne vient pas faire un exposé, mais discuter, partager ses premières conclusions de terrain et, surtout, écouter.
Pendant la Fête de la science : Malbouffe et réseaux sociaux, le 10 octobre au Village des sciences du Havre.
Ahmed Hmama : et si les légumineuses faisaient envie ?

Tout jeune, dans sa ville natale d’El Jadida, au Maroc, Ahmed Hmama s’est arrêté devant un panneau publicitaire, fasciné : comment ces couleurs et ces formes parvenaient-elles à capter aussi bien son attention ? La question l’a conduit à étudier le marketing, au Maroc puis à Lyon, jusqu’à une thèse au laboratoire NIMEC de l’université Le Havre Normandie, sous la direction de Pascale Ezan.
Sa recherche porte sur un enjeu de santé publique : sensibiliser les enfants de 6 à 11 ans à la végétalisation de leurs repas, et en particulier aux légumineuses — lentilles, pois chiches, haricots —, grandes absentes de leur assiette. Son hypothèse : reprendre les codes qui ont fait le succès des produits ultra-transformés, comme les personnages marquants, les couleurs vives ou la répétition, pour rendre les lentilles ou les brocolis désirables. Et les faire entrer dans la courte liste des aliments auxquels un enfant pense spontanément quand on lui demande ce qu’il aime manger.
Avec le public, il décortique de vraies publicités, pour la malbouffe comme pour la santé publique : ce qui accroche, ce qui échappe, ce qu’on pourrait faire autrement.
Pendant la Fête de la science : Et si on vendait des brocolis comme des bonbons ?, le 6 octobre au Havre.
Chaïma Lajili : démêler le vrai du faux dans nos fils d’actualité

Passée par le marketing en entreprise, Chaïma Lajili s’est prise de passion pour la recherche en étudiant le comportement des consommateurs. Elle achève aujourd’hui une thèse sur l’alimentation durable à l’université Le Havre Normandie, avec le soutien de la Région Normandie.
Ses travaux portent sur les étudiants, et sur la façon dont les réseaux sociaux les encouragent, ou les freinent, dans l’adoption d’une alimentation plus durable et plus saine. Son constat : pour s’informer sur ce qu’ils mangent, les jeunes font désormais autant, sinon plus, confiance à leurs pairs et aux créateurs de contenu qu’aux professionnels de santé. La désinformation n’est pas toujours volontaire : un régime qui a réussi à une personne est souvent partagé en toute sincérité. Le problème commence quand cette expérience devient une vérité générale, ou qu’elle associe minceur et santé.
Sa réponse s’appelle la littératie médiatique : savoir vérifier qui publie, repérer les techniques de persuasion, adapter l’information à ses propres besoins plutôt que la subir. Le public est invité à s’y exercer, en triant lui-même publications fiables et mythes alimentaires.
Pendant la Fête de la science : Alimentation : les pièges de la désinformation, le 6 octobre au Havre.
Alexandre Mégevand : la bataille invisible d’un verre de cidre

Breton d’origine et normand d’adoption, Alexandre Mégevand est doctorant au laboratoire ABTE, à Caen. Son objet d’étude a de quoi surprendre : le cidre.
Le cidre naît d’une alliance entre des bactéries et des levures, qui transforment ensemble le jus de pomme en boisson effervescente. Mais d’autres acteurs, minuscules et méconnus, interviennent : les bactériophages, des virus présents sur la pomme elle-même, qui s’attaquent spécifiquement aux bactéries. Alliés discrets ou intrus menaçants ? Dans le cadre du projet VégéPhage, il étudie ces interactions, qui pourraient influencer les arômes et la qualité du cidre.
Il explique aussi pourquoi un cidre doux, un cidre artisanal et un cidre industriel n’abritent pas les mêmes micro-organismes, ni les mêmes histoires de fermentation.
Pendant la Fête de la science : Le cidre normand : une bataille microscopique entre bactéries et virus, le 10 octobre à Gournay-en-Bray.
Raphaël Dubois : à la table du peuple d’Athènes

Ce qui passionne Raphaël Dubois dans l’histoire ancienne, c’est le concret : saisir la vie quotidienne de femmes et d’hommes qui ont réellement existé. Au laboratoire HisTeMé de l’université de Caen Normandie, sa thèse porte sur l’alimentation dans l’Athènes des Ve et IVe siècles avant notre ère.
Que mangeait-on à Athènes il y a plus de deux mille ans ? Pour le savoir, il s’appuie sur une source inattendue : le théâtre comique. Sur scène, les aliments servaient à faire rire, à se moquer de personnalités publiques ou à symboliser le retour de l’harmonie dans la cité. Certains poissons de luxe y incarnaient la richesse ou l’excès, un peu comme le caviar aujourd’hui. Encore faut-il reconstituer ces pièces à partir de fragments, souvent connus seulement par des citations d’auteurs postérieurs.
Il évoque aussi le silphium, un condiment très prisé dans l’Antiquité dont la plante aurait disparu.
Pendant la Fête de la science : au Village des sciences de Caen les 9 et 10 octobre, puis à Alençon le 12 octobre, pour Manger et boire à Athènes dans l’Antiquité.
Marlène Fraterno : l’Odyssée par l’assiette

Agrégée de lettres classiques, Marlène Fraterno a enseigné au collège, au lycée, puis à l’INSPE de Caen. C’est là, au contact des futurs professeurs des écoles, qu’elle s’est passionnée pour la littérature de jeunesse et sa façon de réinventer les grands mythes antiques. Au laboratoire LASLAR, sa thèse porte sur les personnages féminins de l’Odyssée : la transmission et la réinvention d’un mythe vieux de 2 800 ans.
Pour la Fête de la science, elle entre dans l’épopée par l’assiette. Elle compare les scènes où l’on cherche à manger Ulysse, celles où on lui offre un festin, et celles où il refuse de manger — comme lorsqu’il décline le nectar et l’ambroisie que lui propose Calypso pour faire de lui un dieu, préférant rester mortel. Derrière ces repas se joue la philoxénia, l’art grec d’accueillir l’étranger, placé sous la protection de Zeus.
Elle rappelle aussi des nuances effacées au fil des siècles. Dans le mythe, les Sirènes dévorent les marins. Et si les compagnons d’Ulysse sont changés en cochons, c’est qu’ils sont des animaux domestiques, quand Ulysse est comparé au sanglier, une proie sauvage. Une lecture gourmande qu’elle vient partager avec le public.
Nathan Rousseaux : un menu entre l’infiniment grand et l’infiniment petit

Nathan Rousseaux doit son goût pour la physique à un professeur de lycée qui sortait du cours magistral. Après ses études à l’université de Caen, il prépare une thèse au Laboratoire de physique corpusculaire de Caen. Il y mesure certaines propriétés du noyau des atomes, pour fournir des données utiles à la sûreté des réacteurs nucléaires.
Pour raconter le lien entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, il a composé un menu : le vocabulaire des physiciens emprunte curieusement à la cuisine. En entrée, la soupe primordiale, l’état de la matière dans les premiers instants après le Big Bang. En plat, les pâtes nucléaires, des formes que la matière adopterait au cœur des étoiles à neutrons, selon les physiciens théoriciens. En dessert, le pudding aux pruneaux, l’un des premiers modèles de l’atome : abandonné depuis, il a pourtant ouvert la voie à la mécanique quantique.
Pendant la Fête de la science : Voyage culinaire entre les 2 infinis, le 9 octobre à Granville.
Les rencontres du cycle « Rendez-vous avec » ont lieu pendant 11 jours, du 2 au 12 octobre inclus, partout en Normandie. Neuf autres doctorantes et doctorants y parlent d’éoliennes en mer, de cryptographie ou d’éthique spatiale. Et pour rester à table, l’exploration Saveurs & cuisine rassemble plus de cent soixante-dix rendez-vous.